Extraits : La mer




Extraits tirés de "La mer"
Sous la direction de Corbin et Richard.





[...] Pour pallier les dangers de la mer, plusieurs moyens. D'abord, il faut souligner l'universalité et la pérennité des symboles protecteurs liés aux différentes parties du navire : l'ancre, le gouvernail, la mât et la proue. C'est la proue qui va cristalliser la polysémie du symbolisme attaché au navire.
La proue - et sa figure -, personnifiant à la fois la tête et l'âme du navire, doit assurer des fonctions de protection pour l'ensemble de la communauté qu'elle véhicule, qu'il s'agisse de la traversée des vivants ou celle des morts. La communauté transportée, doit s'identifier, s'assimiler, à des forces qui provoqueront l'effroi autour d'elle. Pour ce faire, les Anciens consacraient leurs navires, doués d'une vie magique, aux dieux de la mer répandant sur la proue du sang humain ou animal. C'est l'équipage et le navire tout entier qui connaissent cette assimilation avec le dragon, le serpent et autres animaux mythiques du bestiaire médiéval. La proue de nombreux bâtiments post-viking était ainsi ornée de tête de bélier, riche de symboles.

L'ancre, quant à elle, est symbole de fermeté, de fidélité. Image de la confiance, elle représente la partie stable de notre être, celle qui permet de garder une calme lucidité devant le flot des sensations et des sentiments. Le gouvernail, figuré sur tant de sceaux, de médailles, de blasons, est le symbole de la responsabilité. Il signifie l'autorité suprême et la prudence.

Autre ressource, nous l'avons noté, pour lutter contre le sentiment d'insécurité : le recours à une intervention surnaturelle contre la violence des forces surnaturelles. La protection des voyageurs est une fonction normale des saints, notamment en mer. Certains d'entre eux ont d'ailleurs été "spécialisés" dans la protection contre les naufrages tel saint Nicolas de Bari.[...]

[...]Avant d'aller affronter la tempête ou le naufrage, les gens de mer recouraient en effet à un ensemble de gestes, souvent extrêmement anciens, qui avaient pour fonction d'appeler les bénédictions du ciel plus encore sur le navire que sur l'équipage. Les constructeurs navals n'hésitaient pas à figurer la proue sous la forme d'un animal totémique, d'une divinité fantastique, voire l'effigie d'un saint. Le lancement du bateau s'accompagnait de rites de conjuration. L'immolation d'un mouton blanc, puis l'écoulement de son sang sur le pont afin que la mer n'exige plus d'autre sacrifice, enfin l'exposition de sa peau à la proue du navire sont attestés dans les ports italiens au moins jusqu'au XVe siècle. Répondant à la plus proche orthodoxie chrétienne des bénédictions, le navire neuf, en recevant son nom, bénéficiait d'un rituel bien spécifique. [...]
Les espaces de travail et de danger purifiés, les hommes devaient à leur tour de préparer spirituellement. En milieu catholique, il était fortement conseillé de se confesser et de communier avant chaque départ. Certains équipages se rendaient même ensemble en pèlerinage vers des lieux familiers de la piété des gens de mer à des fins propitiatoires. Nombre de ses sanctuaires voués à la Vierge, à saint Nicolas ou à sainte Anne n'étaient pas seulement fréquentés par les navigants et plusieurs se trouvaient même éloignés des côtes. Ces pratiques de catholicisme collectif n'excluaient nullement le recours à d'autres sollicitations. Talismans discrètement glissés avant le départ dans un endroit proche du choeur de l'église, bouts de cierge de la Chandeleur à allumer lors du danger, pain bénit la nuit de Noël, oeufs pondus le jour de l'Ascention, dans les ports provençaux ou corses, qui seraient lancés "dans la mer lorsqu'elle est extraordinairement irritée", embarquement d'une statuette ou d'une icône d'un saint ou de Marie qui seraient elles aussi envoyées par-dessus bord en cas de mer tumultueuse. 

Aucun commentaire:

Enregistrer un commentaire