La Sauvage







Je suis nue.
Je sens les petits galets glisser sous mes pieds, l'eau fraîche caresse mes chevilles. Le vent passe sur mes reins, virevolte dans mon dos et soulève mes cheveux. Je regarde avec amusement la chair de poule parcourir ma peau et faire pointer mes seins.
Mes doigts jouent avec les rayons du soleil filtrés à travers les branchages plongeant dans la rivière.
L'odeur des fleurs sur ma tête m'enivre.

Plus tard, après avoir laissé mon corps se détendre entièrement dans l'eau, j'irais dans un champs, marchant comme Ève ou Lilith, telle que je suis, ni plus ni moins. Les épis de blé picoteront mes jambes et mes hanches. Je me coucherai dans l'herbe et fermerai les yeux.


Si la chose n'est pas possible pour l'instant, elle le deviendra tôt ou tard. Les chants du Cornu fouillent toujours autant mon ventre, les odeurs entêtantes de la mousse gorgée des pluies d'automne me rendent folle. Ma chasse sauvage est une chasse de l'extase, où, le souffle court, les cheveux moites et gelés par la brume matinale, je laisse mes pupilles déceler le moindre détail. Les veines émeraudes se mélangent au pourpre de mon liquide vital; la fourrure de la biche, de l'hermine et du renard remplace mes poils si ridiculement courts et épars. Je respire les odeurs du premier matin du monde. Eau, terre, feuille, animal.

Je suis là, éperdument amoureuse de tout ce qui m'entoure, voulant fusionner au plus profond de mon être. Au printemps les sylves m'entrainent dans leur rondes joyeuses, l'été je fais couler le jus des fruits sauvages le long de mon cou, à l'automne je me laisse envelopper par la Dame Blanche, l'hiver je m'enfonce dans un terrier roulée en boule. Je suis là et partout à la fois.
Je foule le sol tantôt humide, tantôt sec, avec la corne de mes pieds pour protection. Et quel délice de sentir les branches craquer sous mes pas, les petites aiguilles de sapin, la terre dure ou meuble ...

Je n'ai pas choisi une quelconque voie, je n'en voyais seulement aucune autre pour moi. Tout a toujours été si clair dans mon corps alors que mon esprit se baladait de ci de là, me faisant croire que je n'étais pas sur le bon chemin, que je me perdais, le doute s'est insinué. Et pourtant, chaque fois que je me retrouve au milieu des arbres et des champs, je sens cette pulsation - comme beaucoup d'autres la sentent, je ne me sens pas privilégiée ou investie de quoi que se soit de particulier - cette respiration si semblable à la mienne et qui pourtant me fait comprendre qu'elle est ô combien plus ancienne.
Jamais je ne serais une citadine. La Sauvagerie est trop ancrée en moi, trop profonde. Qui sait d'où elle remonte, d'où elle vient ? Je ne me sens libre que lorsque j'avance vers la lisière de la forêt, que lorsque j'hume les odeurs de sapin, de champignon et de pluie. Là est ma vraie maison. Là est le lieu où personne ne me juge, où je ne dois rien, où les mots ne valent rien. La communication se fait par sensations, émotions, énergies. Tout ce qu'il y a de plus essentiel.

Je peux hurler, courir à m'en brûler les poumons, sauter, danser, courir à "quatre pattes", si vous n'avez jamais essayé je vous le conseille, on se sent animal plus que jamais ... et le fait d'avoir le regard beaucoup plus bas fait prendre aux choses une toute autre dimension. Que m'importe d'être sale, laide, puante. Nous le sommes tous. Se salir est un acte libérateur, dans cette société ultra fardée et tirée à quatre épingles. Il n'y a rien de plus jouissif. Revenir chez soi avec les ongles noirs de terre et de boue, la peau brune à certains endroits, les cheveux plein de poussière et de brindilles, les genoux et les coudes râpés. Nous ne connaissons même plus notre propre odeur ...


Et même si je me délecte d'une bonne douche chaude après une longue marche en hiver, d'un bon thé avec un bon livre et quelques biscuits sous une couverture, d'une discussion entre amies sur le net, ou de quelque autre chose simple de la vie, j'ai indubitablement une partie de ma pensée, de ma conscience, constamment tournée vers la forêt et tout ce qui y vit. Je n'en suis jamais détachée, je n'en suis jamais loin, je porte en moi tout cela. Et rien ne peut briser ce lien, ni même l'effriter ou l'user. Je suis née du ventre de ma mère mais aussi de celui de la nature. Une enfant sauvage, mais nous le sommes tous ... reste pour certains, pour beaucoup, ce lien inépuisable.

Je suis un stéréotype moderne, de celle qui pense pouvoir courir avec les loups. Je ne revendique pourtant aucun lien à part celui de la sève. Je ne vénère aucun dieu ou déesse, seulement la course des nuages noir. Seulement ce qui fait hérisser les poils de ma nuque lorsque la tempête gronde et que les éclairs zèbrent le ciel. L'énergie ressentie est très proche du plaisir sexuel. Les bouts de doigts grésillent, crépitent, font presque mal. Des vagues vont et viennent dans le ventre, une frénésie chatouillent les jambes. Le regard se fait plus perçant, plus dur, plus bestial. Et même si je vous racontais en détails ce qu'il se passe, vous ne comprendriez pas tant que vous ne l'auriez pas vécu ...

Les mots ne servent à rien, ce que j'écris n'a aucun sens. Il faut avoir goûté la terre et la recracher pour saisir, ne serait-ce qu'un instant, ce que veut dire le mot Sauvage, il faut avoir vu cette ombre à quatre patte ... comme j'ai vu la mienne lorsque j'étais petite.




" Nous éprouvons toutes un ardent désir, une nostalgie du sauvage. Dans notre cadre culturel, il existe peu d'antidotes autorisés à cette brûlante aspiration. On nous a appris à en avoir honte. Nous avons laissé pousser nos cheveux et nous en sommes servies pour dissimuler nos sentiments, mais l'ombre de la Femme Sauvage se profile toujours derrière nous, au long de nos jours et de nos nuits.
Où que nous soyons, indéniablement, l'ombre qui trotte derrière nous marche à quatre pattes."

Clarissa P. Estés




8 commentaires:

  1. Juste génial. Fascinant. Passionnant.

    Voici un passage qui m'a particulièrement touchée :

    "Et pourtant, chaque fois que je me retrouve au milieu des arbres et des champs, je sens cette pulsation - comme beaucoup d'autres la sentent, je ne me sens pas privilégiée ou investie de quoi que se soit de particulier - cette respiration si semblable à la mienne et qui pourtant me fait comprendre qu'elle est ô combien plus ancienne.
    Jamais je ne serais une citadine. La Sauvagerie est trop ancrée en moi, trop profonde. Qui sait d'où elle remonte, d'où elle vient ? Je ne me sens libre que lorsque j'avance vers la lisière de la forêt, que lorsque j'hume les odeurs de sapin, de champignon et de pluie. Là est ma vraie maison. Là est le lieu où personne ne me juge, où je ne dois rien, où les mots ne valent rien. La communication se fait par sensations, émotions, énergies. Tout ce qu'il y a de plus essentiel."


    Je ne sais pas si c'était dur à mettre en mots pour toi, mais c'est très riche de sens, chaque mot a une valeur charnelle... j'ai l'impression de te comprendre tellement mieux. Et ça me rappelle des souvenirs en fait...

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  2. Merci ! Quand j'ai relu cet article, plusieurs fois, je me suis dis que tu comprendrais sûrement pas mal de choses ... des trucs que tu avais senti à propos de moi mais tu ne savais pas y mettre des mots, tu ne savais pas d'où je venais ;) Maintenant tu sais ..

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  3. Simply... Wild and beautiful :) Merci pour ce partage qui m'évoque plein de souvenirs et de ressentis personnels. C'est bon de savoir qu'on est bien plus nombreux qu'on ne croit ;)

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  4. pholiane4/6/12 11:14

    Tellement juste! Sauvage<3
    Merci pour cette fabuleuse lecture Althéa. Je me retrouve dans chacun de tes mots :)

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  5. Merci Eilean et Pholiane =)

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  6. Formidablement bien écrit...
    Pour un peu, en te lisant, j'aurais senti l'humus et les bras du Cornu autour de moi...
    Je partage pleinement ta vision, et plus d'une fois j'ai senti les larmes de frustration me monter alors que le chant des oiseaux et le bruissement des feuilles m'invitaient dans leur danse..
    Très beau témoignage :)

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  7. Merci Ave', je suis sûre que tu les as très bien sentis ;) Ils ne sont jamais bien difficiles à se remémorer pour les enfants des forêts.

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  8. ça nous fait des points communs...

    CARABOSSE

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