Review : Les geishas



C'est presque un stéréotype de quelqu'un qui s'intéresse et qui tombe amoureux de l'Asie et je n'y ai pas échappé. Les belles éphémères et mystérieuses m'ont envoutée depuis quelques temps et après avoir déniché quelques bons documentaires sur ces dames, la perspective de lire un livre écrit par un français ayant vécu au Japon parmi les geishas des années 35/40 aux années 70/80 me rendait fébrile. Car rares sont les récits d'occidentaux ayant eu cet ultime privilège.



Robert Guillain : Les geishas.

Peu d'occidentaux sont parvenus à pénétrer et à comprendre le monde secret des geishas japonaises. Un monde de luxe et d'amour, de culture et de mystère semblable aujourd'hui encore à celui des estampes d'Hiroshige ou d'Hokusaï.
Archétype de la féminité ? Gardiennes de la tradition ? Prostituées de luxe ? Robert Guillain, qui a vécu quarante ans en Asie, répond ici à ces interrogations. Il nous livre sur l'univers des geishas un témoignage sans équivalent.


J'attendais beaucoup de ce livre, de l'histoire que Guillain allait nous raconter. Je savais à travers les documentaires que j'avais vu que les geishas étaient des artistes et en aucun cas des prostituées, de luxe ou pas. J'avais en tête quelques images encore du film Mémoires d'une geisha (film intéressant mais pour lequel je continue de me demander pourquoi ils ont choisi une actrice chinoise et pas japonaise) qui m'avaient marquée et l'atmosphère lourde sentie tout au long du début, cette gamine forcée à un travail harassant, la nuque posée sur un mince morceau de bois pour toute la nuit etc. Je voulais savoir à travers ce récit si cela était vrai, s'il avait pu avoir la chance de vérifier le quotidien intime des geishas. Si l'image que l'on s'en fait est purement occidentale c'est à dire le trait forcé sur des stéréotypes courants ou si les geishas sont aussi mystérieuses qu'on le pense.
Mes questions trouvèrent réponses et plus que cela. J'ai appris grâce à cette mini autobiographie tout un tas de détails que naturellement je ne connaissais pas. J'ai été immédiatement happée par l'atmosphère vintage  que je ne voyais que dans les films asiatiques qui reconstituaient pour l'occasion les décors d'autrefois : les ponts arrondis au dessus des fleuves, les quartiers de maisons en bois et en paravents laissant filtrer la lumière des lampions, les silhouettes gracieuses des geishas sous leur ombrelle. Je mesurais la chance qu'avait eu cet homme, une chance exceptionnelle, d'avoir pu côtoyer ces femmes auréolées de mystère. L'auteur pose un regard très juste sur cette micro société, on le sent amoureux des geishas pour ce qu'elles représentent mais aussi pour leur histoire personnelle mais il ne dévie jamais dans l'illusoire ou l'imaginaire. Je ne suis pas sûre qu'un auteur asiatique aurait eu ce recul, mais peut-être me trompe-je.
L'écriture est belle, sans fioritures, sans trop de poésie non plus. Juste les mots qu'il faut, ni trop ni trop peu. Je ne vais pas vous en parler plus sinon se serait déjà en révéler mais si vous êtes curieux de connaitre le monde des fleurs et des saules ne passez pas à côté de ce livre qui le restitue si bien. Vers la fin on sent le déclin inéluctable, la société moderne qui grignote petit à petit, et le goût amer qu'il nous laisse ne nous rend pas insensible.

Quant à moi, en refermant le livre, je me suis promis d'aller un jour voir Gion à Kyoto, de mes propres yeux ...


Deux passages, parmi tant d'autres que j'ai beaucoup aimé :

"Notre deuxième bonne amie était O-Kimi, chez qui nous habitions quand nous descendions à Kyoto. C'était, elle aussi, une ancienne geisha dont la maison se trouvait un peu plus loin dans une autre ruelle d'okiyas du même quartier, tout près d'Itchiriki; l'adresse me plaisait : Hanamachi, ou le village des Fleurs. Pas de fleurs, je veux dire pas de geishas pensionnaires, chez O-Kimi, sauf parfois une vieille collègue d'autrefois, joueuse de shamisen, qui venait là pour l'aider. Dans sa belle demeure également typique de Gion, il y avait place pour loger éventuellement des amis de passage comme nous. O-Kimi était d'une gentillesse et d'une politesse délicieuses, toujours vêtue de kimonos d'un style admirable, souvent dans les tons rouge foncé, qui lui donnait un peu plus que la soixantaine. C'était la grande amie d'O-Toyo, et souvent nous voyions celle-ci faire un saut en voisine pour bavarder, conter un tas d'histoires avec humour dans l'accent difficile de Kyoto, et apporter des cadeaux à destination de Yoshi : exquises algues confites, friandises locales, etc. Nous-mêmes nous passions souvent d'une maison à l'autre, ou bien il s'échangeait entre les deux établissements d'interminables coups de téléphone. Le logis de bois d'O-Kimi, étroit et minutieux, était lui aussi follement japonais. Presque partout c'était l'esthétique par le vide : un ravissant bouquet, une peinture unique; pour le reste, tout avait place à l'intérieur de placards dans les murs, derrière des panneaux à glissières immaculés. De très petites chambres nattées fort charmantes en bas, sur un corridor où l'on ne tenait pas à deux de front; un escalier raide et resserré qui grimpait à l'étage, et là, tout de même, deux grandes pièces à tatamis, dont l'une donnait sur un jardinet intérieur, en bas, d'où montait le tronc d'un mince érable. Tout était soigné, rangé, poli, et le soir, l'unique table de laque rouge avait disparu pour faire place à une double couche éblouissante au ras des nattes, literie de soie multicolore aux couettes légères comme la plume, et aux oreillers en balle de riz."


"Il nous arrivait aussi quelque fois, à Yoshi et à moi, d'aller loger très loin dans une vieille auberge perdus dans les bois aux confins d'Arashiyama et tenue par une exquise vieille dame. L'endroit s'appelait Hototogisu (le Coucou) et on y avait l'impression de redescendre non plus de deux siècles, mais jusqu'au temps du prince Genji. La vieille toute rabougrie, nommées Masu Ozeki, avait été geisha dans des années très lointaines, puis maitresse de fleurs ou de thé. Le moindre objet était extraordinairement joli, raffiné, et il avait tout un "pedigree". L'auberge avait une particularité remarquable, elle n'acceptait qu'un seul client, ou un couple, sur présentation naturellement, et au-delà elle affichait complet. Pendant des années, que ce fût à Paris ou à Tokyo, le printemps et l'automne nous apportaient par la poste un poème calligraphié au pinceau par la vieille patronne qui nous attendrait, ajoutait-elle, la prochaine fois que le coucou chanterait, ou le rossignol, au-dessus de la rivière toute proche."

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