De l'eau ! partie 2



Je suis cancer ascendant cancer, mon histoire avec l'eau est forte, violente souvent. Je suis absolument fascinée par cet élément mais je suis également terrorisée. Une terreur puissante, qui me paralyse.
J'ai beaucoup de souvenirs de mon enfance et adolescence solitaire, surtout des instants passés en forêt. Les beaux jours revenants j'adorais par dessus tout remonter les rivières, pieds nus cela va de soi. Je m'imaginais trouver des pierres scintillantes, une clef, un médaillon, dans tous les cas un objet mystérieux. Je voulais voir les fées se baigner et se prélasser sur des collines de mousses gorgées d'eau. Je voulais voir les petits lutins s'éclabousser et courir joyeusement sur les rivages. Je voulais voir la biche et le renard se désaltérer longuement de cette eau qui était alors encore pure.
Les rivières ont toujours eu pour moi quelque chose de magique, elles étaient mes amies, je pouvais être auprès d'elles et sentir le temps s'écouler très lentement. Il y a une énergie tranquille, douce, immuable qui s'en dégage. J'avais plusieurs coins que j'adorais retrouver chaque année, je savais que les grosses libellules bleu et les crapauds y seraient. Il n'y avait pas de poissons, simplement l'eau, les galets, et les branches plongeant allègrement. Ces endroits étaient tout pour moi, mes refuges, mes lieux de prières silencieuses et de méditations profondes. Les lacs et les fleuves devinrent mes compagnons également au fil du temps mais je les trouvais déjà plus "complexes" et moins accessibles. Les fleuves bouillonnants et très grands me donnent la chair de poule tout comme les lacs profonds et noir comme l'encre. En revanche une forêt trouée d'un beau fleuve calme et peu profond, parsemé de rochers, de grosses pierres sur lesquelles on peut marcher et s'asseoir en regardant l'eau couler de part et d'autre me donne un sentiment de liberté sans pareille. Je pourrais y rester des heures, faisant des ricochets, marchant de long en large pour tenter de trouver un beau cailloux et ma grosse obsession : les fossiles de végétaux et de petits êtres aquatiques. Lire au bord de l'eau est un moment de sérénité qui ne peut se comparer à aucun autre, pas plus que d'y être avec l'être aimé.

La pluie a ainsi pris une place dans ma vie, tout naturellement, et je la vénère depuis longtemps. Je suis restée sous beaucoup de pluies, le visage simplement tourné vers le ciel (et parfois pas lorsque les grosses gouttes font trop mal) dans l'immobilité et le silence intérieur. Écouter les gouttes de pluie tomber sur n'importe quelle surface est pour moi un des meilleurs remèdes contre la colère, les pleurs, la tristesse. L'effet calmant est incroyable, immédiat, aussi rapide qu'un chat qui vient se lover conte vous en ronronnant de plaisir.
Une pluie de dimanche matin est un pur régal, une pluie très fine et très fraiche d'été m'a toujours fait l'impression d'un petit miracle après une chaleur écrasante, une pluie froide et chargée d'odeur de mousse et de feuilles d'automne fait éclater en moi tant de sentiments que je ne peux exprimer, une pluie forte, oblique, rageuse de tempête s'écoute dans le lit avec un bon livre. Il y a tant de pluies différentes qui font ressentir tant de choses différentes. La pluie me donne cette impression si vive d'être vivante, d'être parcourue de réseaux subtils et connectés avec tout ce qui m'entoure.
Elle chante si on sait bien l'écouter, et elle a des odeurs bien distinctes. Avez-vous déjà ressenti ce moment où l'on sent la pluie arriver ? L'air change soudainement et se charge d'humidité, le vent change son cap et pousse les lourds nuages avec peine. Au loin on peut parfois voir, si l'on est assez haut sur une colline par exemple, les zones où il pleut déjà. Et ces couleurs ! Elles sont magnifiées par la pluie, devenant plus profondes, plus brillantes, plus intenses.


Chaque été avec ma mère nous allions à la mer. Et, pendant de longues années, je ne voyais en elle qu'un grand territoire certes un peu bizarre mais immense et "vierge". La mer et l'océan ne me posaient pas de problème, je ne réalisais pas vraiment la vie qui était là à l'intérieur, les créatures extraordinaires qui s'y trouvaient, et je n'avais pas vraiment conscience du danger, du caractère si traitre de ces eaux. Mais pourtant il y avait déjà quelque chose de sous-jacent, un sentiment très ténu, qui me disait : prends garde.
Je ne sais pas respirer sous l'eau et ça m'a toujours dérangé. Ce n'est pas faute d'avoir essayé mais le nombre de fois où j'ai avalé de l'eau que se soit à la piscine ou à la mer m'a au bout d'un moment fait abandonner. Nous nous sommes souvent interrogées avec ma mère et peut-être que l'explication vient d'une opération au nez que j'ai eu enfant, une de mes cloisons nasales a été mal refermées.
Les vagues, ces immenses rouleaux fracassants qui étaient très impressionnants dans la région où nous allions ne constituaient pas un danger immédiat pour moi. Je savais qu'à partir d'une certaine taille je n'étais plus sûre de maitriser le courant qui me ballotait donc je ne m'en approchais pas. Et cet accord tacite entre elles et moi nous convenait très bien. Pourtant un jour les choses changèrent radicalement. Ce qui aurait dû rester une mésaventure a pris dans ma tête une proportion gigantesque et depuis ce jour là je ne peux plus regarder une vague un peu trop grande sans ressentir une peur effroyable. Je jouais dos à la mer et je n'avais pas vu la grosse vague arriver, je courrais difficilement au ralentit dans l'eau qui m'arrivait jusqu'à la taille mais je me suis faite happée, j'avais eu juste le temps de prendre de l'air et de pincer mon nez. Je me faisait balloter violemment d'un côté et de l'autre, j'entendais le courant passer tout autour de moi, les grosses bulles et le son assourdissant des rouleaux. Lorsque j'ai sorti la tête hors de l'eau, la panique commençait sérieusement à s'installer mais je n'eu pas le temps de quoi que se soit d'autre car, je ne sais plus si c'est ma mère ou une autre personne, mais quelqu'un est tombé sur moi et sans avoir pu prendre de l'air je me suis retrouvée sous l'eau lorsqu'une énorme vague, plus grosse que la première, est passée à nouveau au dessus de moi. Je me souviendrais toute ma vie de la violence de l'instant, ce moment très précis où je me suis dis que j'allais mourir, de la brûlure des poumons qui m'ordonnaient de respirer, de cette solitude écrasante au milieu d'un brouillard bleu clos où je ne distinguais rien. Ce sentiment d'étouffer et de savoir qui si j'ouvrais le bouche s'en était fini n'a du durer que quelques secondes mais elles n'en finissaient pas de s'écouler si lentement.
Lorsque j'ai pu m'extraire, je crachais de l'eau autant que je pouvais, pliée en deux lamentablement entrain d'essayer de trouver mon souffle à nouveau, personne autour de moi ...
Ce moment brisa tout. Et j'ai beau me dire plus de 15 ans après que ce n'est ni de ma faute ni celle de la mer, le souvenir reste et ne s'efface pas. Tout autour de cet évènement s'est construit malgré moi une "carte des dangers". Tout ce qui touche à la mer me terrifie, les choses prennent des proportions ingérables, les baleines qui ne me faisaient ni chaud ni froid avant me donneraient une crise cardiaque si j'en voyais une juste à côté de moi, leur taille me terrorise; la couleur de l'eau me fait le même effet plus elle est sombre et plus je panique, les profondeurs maritimes je ne préfère même pas y penser. J'ai voulu regarder une fois cette vidéo en me disant que j'étais pas une chiffe molle et qu'après tout ce temps allez quoi ça devrait bien se passer, mais j'étais tellement raide devant mon écran avec une nausée insupportable que j'ai fermé mon pc et j'ai ouvert la fenêtre pour respirer un coup.
Très paradoxalement je trouve les tempêtes en mer absolument sublimes et être au bord d'une falaise en regardant les vagues déchainées frapper les rochers est comme un gigantesque concert de musique classique où je serais au tout premier rang (ne cherchez pas à comprendre cette comparaison). 

Pendant des années mes cauchemars les plus violents se sont articulés autour de la noyade et des vagues qui prenaient alors des proportions inimaginables, voilant le ciel. Au fil du temps et grâce à la spiritualité j'ai appris à "dialoguer" avec et à comprendre que souvent ils me montraient des étapes à franchir, ils me montraient que je grandissais et que si je laissais les choses faire et que je ne me débattais pas alors la mer pouvait se montrer calme et limpide, sur laquelle je pouvais flotter tout en regardant les étoiles et la voie lactée.
De temps en temps sur des périodes très espacées je fais encore ces cauchemars mais ils sont beaucoup moins violents et moins asphyxiants au réveil. Je les regarde comme de vieux amis, des guides, et j'écoute leur sagesse, leurs conseils.


Bientôt les beaux jours reviendront, dans quelques années il y aura véritablement un petit lutin qui m'accompagnera et ensemble nous chercherons des trésors dans les eaux calmes et cristallines, nous tenterons de croiser le chemin de la biche et du renard et nous essaierons de voir les jolies fées se baigner.
Peut-être que c'est lui qui me délivrera de ma peur et nous irons jouer dans la mer, j'en serais enfin libérée.

3 commentaires:

  1. Je me sens profondément touchée par ces articles où tu te livres autant. A chaque fois j'aimerais commenter et te dire merci, mais j'ai l'impression que je vais profaner quelque chose...

    Je comprends mieux tes peurs, une partie des discussions que l'on a eu. Je ne saurais pas quoi te conseiller, car je vois bien que ma mère qui a failli se noyer deux fois a également gardé des peurs liées à l'eau. En plus d'être très myope et de vouloir garder ses lunettes, de toute façon elle ne souhaite jamais mettre la tête sous l'eau, et elle n'aime pas qu'on l'éclabousse non plus.

    Néanmoins j'ai espoir pour toi, car je me suis battue contre certaines peurs irrationnelles (notamment les araignées, même si je ne me suis jamais fait mordre ou quoi que ce soit...). Donc je me dis que l'esprit peut se débarrasser de ses réflexes.

    En tout cas quelle magnifique réflexion, poétique... j'ai été vraiment émue. Notamment tes descriptions, ses oppositions entre l'attirance, l'amour et la peur des profondeurs. Moi je suis très fascinée pour tout ça, je suis un peu comme la pieuvre ;) Donc bon. Je crois qu'on aurait beaucoup à apprendre encore à réfléchir sur ce sujet !

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  2. Il y a quelques années j'avais découvert qu'il existe des thérapies comportementales spécialement créées pour les gens qui ont peur de l'eau, qui ont subi un traumatisme etc. Je n'ai jamais fait le pas car j'ai toujours pensé que j'y arriverais seule. Et quelque part je sais que je n'arriverais pas à faire ça avec quelqu'un d'autre, c'est trop intime, c'est trop ancré. J'ai aussi espoir, le renard m'a déjà bien aidé et plus tard le lutin sans doute y mettra son grain de sel. J'ai seulement besoin de reprendre confiance.

    J'aimerai bien, si tu es d'accord, que tu me parle de cette expérience avec les araignées.

    L'eau est un sujet vraiment passionnant.
    Merci d'avoir laissé quelques mots =)

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  3. L'eau, si apaisante, si maternelle, si douce. Mais aussi si violente, si colère, si dangereuse. Elle me fait penser à la Déesse, aux côtés opposés de la nature humaine. Je ne crains pas l'eau, j'ai toujours nagé comme un poisson, je me jette avec bonheur dans les rouleaux de la mer agitée et çà remplie de joie, (et de cailloux !), mais je reste vigilante, et respectueuse. Car elle est changeante, et peut être aussi effrayante. J'espère qu'un jour tu pourras dépasser ces peurs et connaître les mêmes bonheurs.

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